Je ne tarirai jamais de mots pour exprimer l’admiration que j’ai pour le réalisateur québécois Bernard Émond. À l’ère du spectaculaire, de la sensation forte, du superlatif, de la surcharge visuelle, de l’inflation médiatique, de la rapidité, de l’instantané, les films d’Émond constituent de fabuleux havres de sobriété et de simplicité. Alors que même la plupart des films indépendants ou de répertoire n’échappent pas à une certaine surenchère cinématographique, ceux d’Émond nous montrent une réalité des plus dépouillées, semblant atteindre jusqu’à la substantifique moelle des affaires humaines.

Le cœur de l’oeuvre de ce grand cinéaste est constitué par une trilogie de films dont chacun des volets s’articule autour de l’une des trois vertus théologales édictées par le Nouveau Testament: La Neuvaine (foi), Contre toute espérance (espérance) et La Donation (charité). Comme le titre de cet article l’indique, c’est au premier de ces films que je m’intéressai ici.

La Neuvaine raconte l’histoire de Jeanne, une médecin quadragénaire qui assiste à l’assassinat d’une femme et de son bébé à qui elle tentait de porter secours. Le crime en question est commis par le mari de la femme, qui se suicide aussitôt après la réalisation de cet acte tragique. Jeanne sombre alors dans un profond désespoir. Confuse, elle prend la route jusqu’au village de Sainte-Anne-De-Beaupré, près de Québec, où elle voudra se jeter dans le fleuve Saint-Laurent pour en finir. C’est au moment précis de commettre l’irréparable qu’elle fera la rencontre inopinée d’un curieux jeune homme, François, de passage dans le village afin de réaliser une neuvaine (neufs jours de prière) au sanctuaire de l’endroit, espérant de la sorte venir en aide à sa grand-mère mourante. Malgré la distance qui sépare ces deux êtres de prime abord – Jeanne étant une femme athée tout ce qu’il y a de plus moderne, François étant plutôt un être hors du temps et très pieux, une amitié se tissera entre les deux personnages et la médecin sera sauvée par cette rencontre.

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Si l’élément déclencheur de la crise existentielle que traverse Jeanne est bien le terrible incident dont elle est témoin, le film nous indique tout de même que son mal de vivre a des racines qui s’étirent plus profondément au sein de son âme, ayant perdu son propre enfant il y a longtemps. D’entrée de jeu, elle le formule d’ailleurs, ce mal de vivre, sous la forme universelle suivante:

Ce que je n’ai pas pu supporter, c’est l’idée qu’il y ait des souffrances perdues, des souffrances qui font que l’on serait mieux mort, qu’on serait mieux de n’avoir jamais existé.

Émond nous informe donc que la protagoniste de son film n’est pas seulement aux prises avec les effets néfastes d’un traumatisme mais qu’elle se place bien au cœur d’une véritable quête de sens. Or, cette quête de sens, c’est la vôtre, et c’est la mienne aussi; c’est la quête qui découle de l’affaissement des valeurs du passé, affaissement que notre époque entraîne avec elle, pour le meilleur ou pour le pire. Dans le sillage de ce bouleversement, des questions fondamentales à notre existence sont laissées en suspens, et l’angoisse qui les accompagne s’attaque subrepticement à notre organisme. C’est un véritable cancer dont les tumeurs ont la forme d’un point d’interrogation. Émond confirme lui-même ce diagnostic dans le dossier de presse de La Neuvaine:

[…] j’ai l’impression d’être dans une culture qui s’autodétruit. Je suis de la dernière génération dont l’éducation créait des liens avec les grandes cultures européennes, avec une culture millénaire qui donnait des réponses aux questions fondamentales de l’existence. Deux générations plus tard, au Québec, ça a pratiquement disparu. Nous vivons dans un monde qui a perdu ses repères. […] au Québec la culture paysanne et catholique a disparu pour laisser place à une culture de masse hédoniste et individualiste. (Source: filmsquebec.com)

Jeanne est atteinte de ce cancer, et le film raconte comment une attaque maligne la pousse au bord du gouffre… et comment sa rencontre avec François deviendra pour elle une sorte de remède. Il est alors fascinant d’observer, tout le long du film, de quelle façon les représentants de ces deux univers complètement différents – l’univers contemporain et nihiliste incarné par Jeanne d’une part, et d’autre part l’univers pieux, ancré dans les traditions incarné par François – vont évoluer ensemble. Émond évite l’écueil qui aurait consisté à montrer Jeanne s’adonnant à une stupide conversion à la foi chrétienne. Cette conversion eût été stupide car elle aurait fait de La Neuvaine un simple plaidoyer religieux, une sorte de pamphlet réactionnaire. Ce qui fait plutôt la force des grandes œuvres, c’est leur propension à nous poser des questions, à ouvrir des espaces nouveaux où notre esprit puisse s’aventurer et éventuellement s’épanouir, et non à forcer notre assentiment par des manipulations affectives. Or, la Neuvaine pose certainement de grandes questions qui nous concernent tous.

De la même manière que nous jetons un œil sceptique aux traditions religieuses qui nous ont précédées, Jeanne, lorsqu’elle rencontre François, l’observe d’abord avec circonspection. Elle se sent de toute évidence étrangère à la naïveté de ses croyances mais malgré tout, une irrésistible sympathie pour la simplicité et la bonté du jeune homme filtre au travers du mur qui les sépare et la sort de sa torpeur suicidaire. Si bien que Jeanne se sent le besoin d’investiguer: elle se rend seule dans la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré afin d’y respirer l’atmosphère de la foi, accompagne François au Cyclorama de Jérusalem (une peinture circulaire de taille gigantesque représentant Jérusalem au moment de la crucifixion). Ces tentatives restent néanmoins vaines, tout l’attirail religieux ne l’émouvant guère.

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Sa curiosité et son affection pour François l’amènent ensuite à accompagner ce dernier jusqu’à sa maison de Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix, une maison qui est en fait celle de sa Grand-Mère. Au travers des meubles antiques et des vieux bibelots qui agrémentent cette demeure, et de par le décor rural des lieux, il perce quelque chose comme l’atmosphère d’un passé, d’un monde traditionnel qui provoque chez Jeanne un sentiment ambigu: de l’amusement, mais aussi une sorte de tendresse dont la médecin, interloquée, fait la découverte, ou la redécouverte. Si j’étais amateur de formules sentencieuses, j’affirmerais sans doute que Jeanne effectue une incursion dans l’arrière-fond culturel et inconscient de sa pensée.

Dans cette maison toute spéciale, Jeanne aidera François à affronter la mort de sa grand-mère. La force tranquille qui émane de la femme mourante la touche. Mais en ces lieux, les rôles finiront par s’inverser: alors que François s’accroche désespérément à l’espoir qu’une intervention divine sauvera son aïeule, Jeanne, en bon esprit pragmatique, lui administre une saine dose de lucidité qui lui permettra de vivre le triste événement sans faux-fuyants: « Ta Grand-Mère va mourir. » lui dit-elle sobrement, « Personne n’y peut rien. » Mais c’est évidemment sa présence en cet événement difficile qui constitue le plus beau des remèdes pour François. Par cet acte, Jeanne retourne à François la bonté que celui-ci lui avait témoigné plus tôt, de telle sorte que la boucle se trouve bouclée.

Avant de retourner à sa vie ordinaire, à sa vie de médecin, Jeanne s’arrête une dernière fois à Sainte-Anne-De-Beaupré, où elle décide de passer outre ses principes de femme moderne athée en demandant à un prêtre une bénédiction pour François. Pourtant, ses convictions scientifiques lui interdisent de toute évidence de croire que cette bénédiction pourrait avoir quelque effet réel sur François. Pourquoi la demande-t-elle tout de même ? N’est-ce pas pour elle-même qu’elle le fait ?  Ou alors ni pour elle, ni pour lui, mais pour marquer le lien qui s’est tissé entre eux ? Jeanne ne croisera sans doute jamais plus le jeune homme, mais au travers de cette rencontre, quelque chose d’inaltérable s’est produit. Sous l’action de la chaleur humaine, son armure nihiliste s’est fissurée, sa rigidité individualiste s’est assouplie. N’a-t-elle pas retrouvé, manifesté par une certaine tradition, le fil de la durée, de la continuité humaine au sein de laquelle elle s’inscrit et qui baigne de sens sa présence sur terre ? Ne scelle-t-elle pas, par le moyen de cette bénédiction, son mariage avec cette spiritualité nouvelle qui ne consiste pas en un retour vers l’arrière mais qui reconnaît la valeur du passé, qui reconnaît, si je puis m’exprimer ainsi, l’actualité du passé; une spiritualité dont elle a tout à découvrir ?

 

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2 réflexions sur “Leçons de La Neuvaine

  1. C’est à mon tour de vous lire ! Je parcours donc doucement mais attentivement votre blog qui aborde beaucoup de sujets complexes et différents. Mais celui-ci (et l’article sur Kierkegaard) a tout de suite retenu mon attention. C’est un très beau sujet que le réalisateur aborde dans ce film, et votre article m’a donné envie de le voir. J’ai beaucoup aimé votre métaphore du cancer, je la trouve très juste. Je constate à quel point ma génération (parce que c’est celle que je « connais » le mieux évidemment, mais le phénomène est sans doute plus large), souffre de son propre nihilisme. Toute tentative d’invoquer une valeur traditionnelle provoque un rejet total. Les notions d’âme et de sens de la vie sont perçues comme réactionnaires. Combien de fois j’ai entendu dire qu’il n’y a ni bien, ni mal, que tout est relatif. Je partage totalement l’avis du réalisateur, j’ai le même sentiment de vivre dans une société qui s’autodétruit. Merci de m’avoir fait découvrir sa pensée!

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  2. Très heureux que vous ayez aimé l’article. Je ne sais pas de quelle manière cela doit se faire, mais les anciennes valeurs demandent sans doute à être actualisées. Mais pour cela, il faut tout de même se réconcilier avec le passé. Ne serait-ce que pour ne pas en demeurer les esclaves ! Celui qui se coupe de son passé n’en continue pas moins à vivre dans son ombre – c’est du reste quelque chose qui a été bien mis en évidence par la psychologie moderne. Sur le thème du silence par exemple: la religion avait au moins le bonheur d’aménager des moments où les gens pouvaient se recueillir – chose rarissime aujourd’hui. Or, lorsque l’on ne sait plus accueillir le silence en soi, il revient vous hanter de la façon la plus mauvaise.

    J’ai vu du coin de l’oeil votre article inspiré du Requiem. J’ai hâte de le lire.

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