Les livres de Søren Kierkegaard ont ce don rare de pouvoir provoquer ma colère. Non pas parce que s’y trouveraient décrites des situations qui exaspéreraient mon sens de la dignité humaine, ni parce que l’auteur y livrerait quelques énormités qui détonneraient avec ce que l’on attend d’un esprit fin – loin de là, mais bien parce que certaines pensées y resplendissent avec tant de force qu’il m’apparaît tout bonnement insupportable que je n’y aie jamais songé auparavant. Comme si ce n’était pas suffisant, cet éminent esprit eut sans doute l’une des plus belles plumes à avoir gribouillé sur terre. La profondeur et le style s’unissent parfois chez Kierkegaard jusqu’à asséner au lecteur une inoubliable paire de claques. Je voudrais ici rendre au lecteur du présent blogue l’une de ces fameuses taloches que j’ai eu le plaisir de recevoir de la part de l’écrivain danois.

Cela se passe au sein d’un opuscule intitulé In Vino Veritas, un ouvrage qui fait le récit d’une petite soirée bien arrosée où les convives discutent de l’amour des femmes. Toutefois, ce n’est pas ce sujet qui nous intéresse, mais plutôt celui qui sert d’entrée en matière au livre de Kierkegaard: soit le thème du souvenir et de la mémoire. Deux concepts auxquels le philosophe n’accorde qu’une douzaine de pages, mais d’une appréciable densité.

Il faut d’abord noter que malgré les apparences, le souvenir et la mémoire ne sont pas synonymes: il y a une différence des plus cruciales entre les deux, une différence que Kierkegaard prend bien soin d’exposer dans In Vino Veritas. Nous pourrions dire que la mémoire est la faculté spontanée que nous avons de retenir les faits qui s’inscrivent dans les différents événements ou situations qui jonchent le parcours de notre vie. Que la bouteille de vin bue lors d’une soirée entre amis particulièrement marquante ait été un Chianti, que le chandail de tel convive fût vert, que l’autre ait, au moment de l’apéritif, fredonné l’air d’une sonate de Schubert, ce sont là des faits qu’il revient à la mémoire d’absorber en son domaine. C’est une faculté qui découpe le réel et qui en extrait des bouts d’information afin de les rendre disponibles, à l’usage par exemple de notre faculté de produire des raisonnements.

Quant au souvenir, il s’agit de quelque chose de beaucoup plus difficile à définir et à comprendre. Disons en premier lieu qu’il s’agit d’une faculté d’extraire et de préserver ce qu’il y a d’essentiel dans les choses, dans le passage du temps, ce qui se rapporte à notre vie dans sa dimension sacrée – c’est-à-dire en temps qu’elle touche à l’éternel. Le souvenir est intimement lié à la mémoire dans la mesure où cette dernière lui fournit la matière au moyen de laquelle il inscrit sa marque. Mais ce lien n’est pas nécessaire, aussi peut-on très bien avoir la mémoire exacte d’un événement sans qu’il n’ait la grâce d’appartenir au royaume de nos souvenirs. Inversement, et malgré la brouille logique que cela pose au premier abord, un souvenir peut assurément perdurer dans les confins de notre esprit même après s’être détaché de son support mémoriel. Kierkegaard voit la manifestation de ce dernier phénomène dans la fantaisie caractéristique de certains de nos aînés:

Le vieillard perd la mémoire, qui est d’ailleurs la faculté qu’on perd la première. Le vieillard a en revanche un don poétique, et l’imagination populaire se plaît à le représenter comme un être prophétique et inspiré de Dieu. (Cf. In Vino Veritas).

Évidemment, dans le monde contemporain, où la productivité est l’étalon de toute mesure, la valeur du vieillard est en forte baisse. Aussi, l’image est-elle susceptible de soulever quelques difficultés. Mais je suis néanmoins confiant que le lecteur saura en déceler l’esprit. Ce don poétique dont le vieillard est affublé consiste à pouvoir distiller, au travers de la trivialité des choses de la vie, ce qu’elles contiennent de grand, de beau et d’essentiel. Et cela, il le peut mieux faire que ses descendants pour la bonne raison que la force de son souvenir est décuplée par la masse des moments qui s’y sont attachés. Un être attentif distinguera bien chez les vieillards qui l’entourent la panoplie mystérieuse de ces inflexions qui illuminent leurs gestes les plus banals, de ces lueurs furtives qui éclairent le fond de leurs regards, de ces intonations curieuses qui font chanter leurs paroles les plus ordinaires.

J’ai mémoire que l’une de mes aïeules, au crépuscule de sa vie, me déclara, le plus simplement du monde, après avoir humecté ses lèvres du peu d’eau que son corps mourant pouvait absorber: « c’est donc bon de l’eau ! » Parole triviale si l’en est une. Et pourtant, il me sembla sur le moment qu’un grand secret de l’univers venait de m’être livré, car sa voix s’était chargée de l’intonation éthérée propre à l’âme qui survole le cours même de son existence. J’ai depuis ce temps pris l’habitude de boire beaucoup d’eau.

vieillard

L’éternité, l’essentiel, la divinité, le sacré: tous ces mots sont à comprendre, dans l’univers kierkegaardien, sous l’éclairage d’une sensibilité existentialiste. C‘est-à-dire que loin de fonder quelque ordre métaphysique que ce soit d’où descendrait sur nos têtes de grands et inexorables commandements, ces mots se rapportent plutôt à la liberté que nous avons de forger notre destin et à la terrible responsabilité que cela suppose. Du fond de cette angoisse, si fermement inscrite au cœur de la condition humaine, le souvenir nous susurre alors les fragments d’une mélodie qui illumine notre existence et qui nous donne le sentiment de son unité:

La fonction du souvenir est de retenir chez chacun de nous l’éternelle durée au sein de la vie, et de nous assurer que notre existence terrestre est bien uno tenore, rien qu’une respiration, une inexprimable unité. […] La condition de l’immortalité de l’homme, c’est que sa vie soit uno tenore. (Cf. In Vino Veritas).

N’est-il pas vrai en effet que le souvenir, lorsqu’il agite les ressorts de notre conscience, a ce pouvoir d’annihiler les années qui écartèlent les différents moments de notre existence ? L’enfant est rappelé à l’esprit de l’homme mûr en un claquement de doigts, de telle sorte qu’ils ne font plus qu’un. Le premier éclaire le second et pour peu, l’homme devient alors intelligible à lui-même. À moins que les confins de son esprits ne se soient trop distendues avec les années, et qu’il n’y voit plus qu’un épais mystère ? On ne lui souhaite certainement pas une si triste fortune. Comme ils sont précieux ces moments où, distraits, nous nous sentons sourire, ou même pleurer, portés par la seule force du souvenir ! N’y sommes-nous pas rappelés à quelque chose dont la force survole tous nos tracas quotidiens ? Et cette force qui se manifeste à nous par la trace du souvenir, n’est-ce pas celle-là même qui est au cœur de notre existence ? Peut-être est-ce en elle que réside l’éternelle durée dont parle Kierkegaard. Aussi importe-t-il de ne pas cesser de nous étonner de la faculté que nous avons de nous y plonger.

 

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Une réflexion sur “Le don poétique de l’existence

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