Comme le lecteur le sait, j’ai déjà traité en ces lieux de la place qu’occupe, ou plutôt que devrait occuper la philosophie dans l’écosystème de la pensée, par le moyen de l’analogie du navire – un morceau qui, à toute fins utiles, est déjà passé à la postérité. En revanche, je n’ai pas du tout traité de l’acte de philosopher lui-même. Je me propose donc ici de commencer à travailler sur ce thème inépuisable – et que l’on aime d’ailleurs à savoir inépuisable, car les philosophes ont la sagesse de ne pas se garder de la volupté de parler de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font.

Disons-le d’entrée de jeu: on confond trop souvent l’acte de philosopher avec l’acte de comprendre. Non pas que le premier exclue le second mais, chose sûre, il ne saurait pour rien au monde s’y limiter. Le concept de compréhension peut être entendu comme l’acte par lequel on s’approprie, on assimile une notion quelconque. Or, la philosophie nous fait assurément passer beaucoup de temps à essayer de comprendre ce que les autres nous disent, ou à essayer de comprendre les notions et les idées qui voltigent autour de nous, qui sont inscrites dans le monde au sein duquel nous évoluons. Si bien qu’il existe toute une sous-culture philosophique qui n’a pas d’autre visée que celle de faciliter cette compréhension. Ainsi, autour des grands auteurs de l’histoire de la philosophie, on trouvera un cortège impressionnant d’interprètes, de commentateurs, de vulgarisateurs qui œuvrent à reformuler les enseignements de leur maître à penser et à donner plus d’extension à leurs concepts, de manière par exemple à les faire reluire sous un éclairage plus contemporain. Aussi utile que puisse être ce travail, il ne recoupe pas pour autant ce qui est essentiel à l’acte de philosopher. Et parfois, cette sous-culture peut même, par l’espace prépondérant qu’elle occupe sur la scène culturelle, en venir à l’occulter.

Ainsi, je suis convaincu que les manuels du genre Philosophies en 30 secondes sont des ouvrages fort habilement construits et qui ont tout aussi certainement leur utilité dans l’ordre cosmique du monde. Cependant, je dirai qu’il s’agit d’ouvrages qui traitent de philosophie, mais que ce ne sont pas pour autant des ouvrages de philosophie. Essentiellement, on peut retrouver dans de tels manuels des descriptions des grands concepts qui ont marqué l’histoire de cette auguste discipline ou alors des grands courants qui ont jonché son évolution. De telle sorte qu’on puisse se faire une compréhension de ce qui se cache derrière le mot « philosophie » et éventuellement placer une ou deux notions dans une soirée où il apparaît de bon ton de montrer que l’on est cultivé. Dans les meilleurs cas, si les auspices sont favorables, peut-être la curiosité du lecteur sera-t-elle attisée jusqu’à le pousser à explorer plus profondément le fabuleux monde de la philosophie. Mais il y a néanmoins peu de chances pour qu’un tel manuel fasse vraiment philosopher.

philosophies_30_secondes

Nous pourrions dire que le processus de compréhension est le préalable à l’acte de philosopher à proprement parler, mais que ce dernier ne se réalise vraiment qu’à partir du moment où l’esprit fait le saut qui mène de la compréhension à la réflexion. Qu’est-ce alors que la réflexion ? C’est, essentiellement, l’acte par lequel l’esprit fait retour sur lui-même. Dans la compréhension, l’œil de l’esprit est tourné vers le dehors, tentant de s’approprier ce qui se présente à lui. Mais dans la réflexion, il se rajoute aux fonctions purement observatrices de l’œil toute la mécanique interne du corps et du cœur qui fait en sorte que l’œil ne peut plus regarder le monde sans que ne surgisse du même coup la question suivante : « et moi là-dedans ? ». C’est-à-dire qu’ici, l’être s’engage tout entier dans le processus, et la pensée devient un acte qui touche sa vitalité même, qui s’inscrit dans le sens même de son existence. Peut-être pourrions-nous aussi dire que réfléchir consiste à penser par et pour soi-même.

Il y a entre la compréhension et la réflexion le même genre de différence qu’il peut y avoir entre le fait de chercher à connaître une personne en se renseignant à son sujet – par exemple en accumulant les informations sur son historique, sur sa provenance sociale, sur les conditions familiales et éducatives au sein desquelles elle s’est développée, etc. – et le fait de rencontrer cette personne afin de tisser une relation dans laquelle on peut s’investir personnellement. On conviendra qu’il ne s’agit pas de la moindre des différences et que les relations humaines seraient bien misérables si elles devaient se limiter à des expériences du premier type. De la même façon, un homme peut bien avoir analysé tous les textes philosophiques sur un sujet donné et en avoir régurgité une synthèse parfaitement cohérente et absolument maîtrisée, il n’en demeurera pas moins aussi pauvre qu’au début de son œuvre s’il n’a jamais osé s’abandonner aux élans de son cosmos intérieur et à l’engagement que cela suppose.

Mais comment diable un texte ou une parole philosophique peut bien répondre à cette fonction réflexive en suscitant l’engagement du lecteur ou de l’interlocuteur ?Grossièrement, je dirai que cela ne peut se faire que par le truchement de l’émotion. Si une pensée fait vibrer l’âme de la personne à qui elle est destinée, si elle recoupe certaines de ses préoccupations, alors cette pensée risque sans doute de la faire réfléchir. Évidemment, cela ne signifie nullement que n’importe quelle émotion peut convenir à la philosophie. Ce serait là une assertion des plus ridicules. L’homme qui crierait son idée jusqu’à nous casser les oreilles susciterait certainement de fortes émotions, mais il ne nous ferait pas réfléchir pour autant. En fait, on serait mieux avisé de soutenir exactement le contraire: à savoir que la réflexion trouve sa fortune par le concours d’émotions qui ont beaucoup à voir avec le silence.

On notera, à ces dernières remarques, que la mise en valeur de l’émotion dans l’acte de philosopher suppose nécessairement une considération accrue pour ce qui touche au style de la parole philosophique. N’eût été de l’effroi que j’éprouve à l’idée de m’auto-mettre en boîte en usant d’un concept si fortement connoté, je saisirais cette occasion pour affirmer l’importance de la rhétorique en philosophie. De fait, je défends ici une conception de la parole philosophique qui n’est pas couramment admise. Telle est l’ampleur de ma rébellion. L’esprit philosophique de bonne famille a sans doute maintenant toutes les raisons de craindre que je ne sois en train d’ouvrir la porte à une véritable invasion sophistique au sein des terres paisibles de l’auguste discipline. Considération grotesque s’il en est une. Mais vu l’ampleur d’un tel sujet, je demande au lecteur de bien vouloir attendre l’occasion d’une prochaine offrande que je déposerai en son honneur pour recevoir de plus amples explications… qui, je l’espère bien, le feront aussi réfléchir ! Je me propose également de revenir plus tard sur ce que la réflexion exige du lecteur – car je n’ai abordé ici que les responsabilités qui incombent à l’auteur de la parole philosophique.

Permettons-nous tout de même, en guise de conclusion provisoire, de nous avancer à l’effet que là où les interprètes ou manuels de l’instantanéité qui se greffent autour des grands auteurs risquent de nuire à la réflexion, c’est lorsqu’ils substituent à l’émotion philosophique qui accompagne la genèse d’une pensée une émotion de seconde main (dans les meilleurs cas), ou encore la sécheresse d’une parole à visée purement compréhensive (dans les pires cas, qui du reste sont les plus nombreux). D’où le fait que l’on privilégiera certainement la lecture des textes philosophiques originaux, en espérant que les penseurs qui les ont concoctés auront bien mesuré l’importance de devoir restituer l’émotion philosophique qui a accompagné la genèse de leur pensée. Or, ma foi, ce dernier point n’est certainement pas acquis, puisque la tradition philosophique occidentale est malade de dialectique : c’est-à-dire qu’elle a pour souci premier de rendre le parcours de la pensée transparent, d’en exposer les détours, les doutes, les apories, etc., là où il lui faudrait si souvent faire preuve de davantage de pudeur, de réserve, de silence, et peut-être même de la force d’ouvrir son cœur à la puissance obscure de l’ambiguïté. Fort heureusement, le lecteur peut tout de même se réjouir, car il existe des exceptions…

 

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2 réflexions sur “Compréhension et réflexion

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