À la fin du mois de juin 1935, à la Maison de la Mutualité à Paris, eut lieu le Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, auquel participèrent des auteurs renommés tel que Bertolt Brecht, André Gide, André Malraux, Aragon, etc. Il s’agit d’un événement d’une grande importance et dont l’influence fut immense. On y discuta de l’état de la culture européenne de l’époque, de son avenir, de ses perspectives, entre autres dans le contexte de la montée de l’ennemi fasciste. À cette occasion, le poète surréaliste Antonin Artaud fut invité à participer aux discussions mais il déclina l’offre et se contenta de rédiger une lettre incendiaire dans laquelle il varlopa sans façons la conception de la culture que ce congrès se proposait de défendre. Il y dénonça le formalisme matérialiste de son époque qui ramenait la culture à un ensemble de biens matériels, et à un ensemble de paradigmes formels. À l’épouvante des défenseurs de la culture européenne face aux autodafés nazis, il opposait une vision toute différente:

Je ne ferai jamais à aucun fascisme l’honneur de croire qu’il puisse atteindre ni ma culture ni aucune culture en brûlant des livres où brille cet hybride mélange que j’accuse de notre abaissement.

De la dynamite. Si explosive qu’Artaud renonça malheureusement à envoyer la lettre. En fait, elle resta inachevée. C’est là une omission regrettable parce que ce document contient de fantastiques éléments de réflexion à propos de ce qu’est la culture et de ce qu’elle n’est pas. On le pardonnera aisément au poète, qui souffrit toute sa vie durant de sa marginalité, jusqu’à sombrer dans l’aliénation mentale en bonne et due forme.

L’idée évoquée par Artaud consiste donc à s’élever contre la dissolution de la culture, contre sa fétichisation, contre sa muséification en une pléthore d’objets et de formes figées – autant de phénomènes qui se manifestent par exemple par le culte pédantesque des chefs-d’oeuvre et des génies de toutes sortes. Le fait est que ces attitudes concourent à provoquer une certaine cristallisation de l’esprit, à l’appauvrir au profit d’un illusoire aura de prestige, alors que c’est l’objet même de la culture – du moins de celle dont on dira qu’elle est la seule véritable – d’animer l’esprit, de le sarcler, de le retourner, puis de semer dans son lit rendu fertile des germes de rêves qui feront voir le jour aux pousses les plus étonnantes et les plus réjouissantes au regard de la vie humaine. Ici, l’analogie sied fort bien: la culture est en effet culture de l’esprit au même titre que l’agriculture est culture de la terre. Or, la fétichisation de la culture pétrifie ce mouvement, elle tue la relation organique qui peut et qui doit s’établir entre l’esprit et son cultivateur, au profit d’un monde de conventions stériles.

Si ce constat convenait bien à la société d’avant-guerre dans laquelle évoluait Artaud, les dérives qui y sont identifiées s’observent aussi aisément dans le monde d’aujourd’hui. Il n’y a qu’à considérer la manière courante que l’on a de parler de la culture comme d’une commodité sociale dont on se sert afin de décorer sa vie, de l’enjoliver, de lui donner quelque vague prestige, quelque nébuleuse profondeur. Du rang de commodité sociale, elle passe également vite à celui d’objet de consommation: on se met à la manufacturer, à la distribuer dans les marchés, dans les boutiques. Du coup, elle devient interchangeable, éphémère, on change de culture comme on change de bas le matin, et l’on nage dans une formidable confusion de formes. La culture devient alors quelque chose comme un domaine économique, une manière comme une autre de faire de l’argent, de créer de la richesse, de gagner sa vie. On découvre avec étonnement l’existence de « métiers de la culture », bons seulement à donner de l’urticaire à des blogueuses insurgées. Puis, la culture se trouve bientôt régie par l’État qui lui aménage un budget et fixe les critères en vertu desquels ses investissements peuvent être évalués. On la plaque ainsi, petit à petit, dans le moule d’une quantification tous azimuts: on mesure le taux de pénétration des produits et des activités culturels par un monitoring précis – on n’a qu’à penser au fameux audimètre du milieu de la télévision; ou mieux encore: on en arrive, par le moyen d’études de marché, à anticiper les mouvements de la sphère culturelle, afin de placer de la manière la plus avantageuse les produits que l’on a à offrir, ou même à produire des œuvres sur mesure dont on sait qu’elles intéresseront un maximum de personnes, en prenant appui sur la réaction de focus groups, des groupes de consommateurs représentatifs du public-cible qui est visé par le produit en question.

La culture passe au bout du compte sous la forme complètement dégénérée d’un flux de capital que l’on peut accumuler ad nauseam afin de… afin de quoi au juste ? Car rendu à ce point, on ne sait plus trop à quoi sert la culture exactement, excepté le fait qu’elle participe à la croissance de la richesse. La plupart du temps, elle en a même perdu les caractères qui lui conférait son aura de prestige. Qu’est-elle alors ? Un moyen d’évasion ? Ou, comme le voulait le grand mais sinistre Schopenhauer, une sorte de consolation pour l’homme moderne dont l’existence n’a guère plus de sens ? Dans tous les cas, une chose est certaine: c’est que la culture devient véritablement – et tristement – le mot par lequel est désigné tout ce qui évite à l’homme de penser.

Artaud

Quant à la vraie culture – car on osera encore affirmer avec Artaud qu’il s’en cache à quelque part dans cette confusion généralisée une conception plus noble, plus fertile – la vrai culture est donc à ramener à quelque chose que l’on ne peut figer, cristalliser, pétrifier sous quelque forme que ce soit; elle ressemble plutôt à quelque chose comme une attitude spirituelle. Or, une telle attitude n’a certainement rien de compatible avec toute idée de domaine économique, de commodité sociale ou de prestige de pacotille. Que l’on ne s’avise pas de croire non plus qu’il s’agirait ici, avec cette dénomination spirituelle, d’envoyer la culture en orbite loin de tout ce qui a une existence terrestre. En effet, si la culture est une attitude spirituelle, alors elle est aussi une attitude de vie, puisqu’il n’y a nul esprit qui aille sans une vie corporelle bien réelle, sauf dans les délires frigides d’une pensée foncièrement embourgeoisée, et donc malheureusement assujettie à la conception courante et commune de la culture, je parle de celle qui tend vers sa fétichisation. Le lecteur attentif se souviendra d’ailleurs que je disais, en des temps reculés, que la spiritualité correspond à la vie de l’esprit. Or, il est temps de prendre toute la mesure de cette expression et de considérer que le mot « vie » n’y a pas une place moindre que le mot « esprit » – au contraire, puisque c’est bien le second qui est prédicat du premier.

Mais cessons un instant ces joyeuses considérations, car il me prend soudainement l’envie de livrer un secret au lecteur. J’aime à penser que le lecteur qui parcours gaiement ces lignes mérite qu’on lui dépose un secret au coin des yeux. Qu’il les ouvre donc bien grands ces yeux et qu’il lise attentivement ceci: à savoir que la vie est un mystère des plus impénétrables, que nous sommes cernés de toutes parts par un opaque brouillard d’ignorance, et que s’il y a sur terre une spiritualité qui soit vraiment digne de ce que devrait être une spiritualité, alors elle est le travail et l’effort constants par lequel l’homme entretien une sorte de dialogue avec tout ce qui relève de ce mystère, de cette obscurité qui sourd du fond de son existence, et que s’il y a sur terre une culture qui soit vraiment digne de ce que devrait être une culture, alors elle est l’ensemble des moyens que les hommes se donnent afin que cette obscurité puisse se manifester sur la place publique et que chacun puisse l’apprivoiser, de telle sorte que:

[…] ne sachant d’où il vient, l’homme puisse se servir de son ignorance, de cette sorte d’originelle ignorance, pour savoir exactement où il doit aller. (C.f. Messages Révolutionnaires).

Avec une telle exigence au cœur, l’homme qui désire jeter à sa culture un regard sans compromission doit s’armer de courage et devenir dur, car il se peut bien que cette exigence le mette en porte-à-faux avec une partie considérable des formes qui l’entourent. Un tel homme doit être prêt à souffrir de sa culture, et à vivre bien souvent de sa solitude. Mais comme il a été déjà dit en d’autres lieux de haute spiritualité, et de façon fort juste: la solitude est l’envers nécessaire de toute communauté solide.

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3 réflexions sur “Mort à la culture !

    1. Je vous remercie pour votre très généreux commentaire M. Montironi et soyez certain que je l’apprécie. Je mets beaucoup de cœur dans ce blogue.
      Je me permets aussi de vous dire que vos pensées semi-poétiques, semi-philosophiques m’ont tout de suite plu. Je vous encourage à continuer et je compte bien suivre votre blogue.
      Au plaisir,

      Aimé par 1 personne

      1. Je l’ai bien vu Monsieur, c’est pour cela que je le parcourrai entièrement, et le lirai avec grande délectation.

        Vos encouragements m’enchantent. Me sentant assez souvent illégitime, cela m’aide à persévérer. J’espère tenir la route sur le temps long.

        A bientôt donc.

        Julien M.

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