J’aime la violence. J’aime la regarder, l’infliger et même la subir. C’est comme ça. On ne me changera pas.

J’aime lorsque Dick Laurent, dans Lost Highway – le film de David Lynch, décide de passer à tabac l’automobiliste qui le suivait d’un peu trop près: « bien fait pour lui » ne puis-je m’empêcher de penser. Je trouve jouissivement effroyable la scène dans laquelle Raskolnikov massacre la vieille usurière ainsi que sa fille dans Crime et châtiment, le chef-d’oeuvre de Dostoïevski. Dieu sait qu’il s’agit pourtant d’un moment qui donne la chair de poule. Je me régale des toiles du Caravage, telle que celle qui orne le haut du présent article – Judith décapitant Holopherne, où l’illustre peintre a cru bon de figer le temps à l’instant le plus terrible du drame, celui où le couteau s’enfonce dans la gorge d’Holopherne, ce dernier, tiré par le fait même de son sommeil, n’ayant tout juste que le temps d’apercevoir Judith ainsi qu’une vieille dame qui tient le sac où sa tête sera ensuite déposée. Je déguste avec volupté les notes acérées du second mouvement du Musica Ricercata de György Ligeti, dont le compositeur affirmait qu’il s’agit de la transposition musicale d’un fantasme consistant à porter un couteau au cœur de Staline.

Mais je ne voudrais pas que l’on croit que j’aime expérimenter la violence seulement de par le filtre adoucissant de l’imagination : j’ai aussi besoin de sentir ses ferventes étreintes d’une manière plus tangible. Ainsi, j’aime qu’une personne proche vienne griffer la chair molle de ma complaisance à l’aide d’une remarque tranchante, tout comme je me délecte d’ailleurs lui rendre la pareille ; ou qu’un collègue ait la bonne idée de broyer quelque idée chétive issue de mon esprit au moyen d’un argument bien ciselé – ce dont je ne me priverais moi non plus pour rien au monde ; ou alors d’écraser les étourderies de ma fille par le ferme et terrible bâton de ma discipline – quoique l’anarchique fantaisie de cette friponne soit sans doute une arme de destruction autrement plus redoutable.

Il y a même des formes de violence que j’aime cultiver dans le jardin de ma solitude, notamment celles qui se rapportent à la discipline philosophique. Henri Bergson, à propos duquel j’ai commis un remarquable morceau d’anthologie il y a quelque temps, affirmait que le philosophe doit savoir se faire violence afin de dévier son esprit de sa pente naturelle, pour le faire rouler vers l’étincelle de l’intuition. On peut penser que Friedrich Nietzsche n’aurait pas lui non plus renié une telle idée, à en juger par la façon dont il présentait son propre ouvrage Humain, trop humain :

[…] quoi d’étonnant si, au cours d’un travail aussi piquant et mordant, il coule aussi un peu de sang, si le psychologue s’y trouve du sang au bout des doigts et pas toujours au bout des doigts seulement ?…

J’irais certainement bras dessus bras dessous avec ces deux joyeux lascars, crier de par les rues qu’il n’y a aucune pensée qui vaille sans qu’elle n’ait été acquise par le moyen de quelques coups bien assénés, et de quelques coups bien encaissés…

Caravage_Judith

La violence n’est pas mauvaise en soi : voilà ce qui serait notre postulat de départ ici. Au contraire, elle peut s’avérer en bien des circonstances le mode nécessaire sous lequel se présentent à nous des œuvres, des actions ou des pensées qui manifestent de la grandeur. Oh il y a bien des œuvres d’une certaine importance qui ont à nos yeux un aspect autrement plus tendre – celles qui, par exemple, viennent confirmer et alimenter quelque tendance dont nous sommes déjà porteurs et que nous reconnaissons comme telles. Elles ont alors à nos yeux la douceur d’une caresse; elles nous réconfortent dans ce que nous sommes ou, plus précisément, dans l’idée que nous nous faisons de ce que nous sommes. Pour cette raison, les œuvres qui récoltent l’affection de la plupart des hommes appartiennent à cette catégorie. Mais celles qui s’inscrivent de la façon la plus remarquable – et la plus durable – en nous ont plutôt cette façon de nous percuter, de nous heurter et de faire jaillir quelque chose de radicalement nouveau dans les tréfonds de notre être. Ces œuvres toutes spéciales, ce sont celles qui se manifestent avec violence. Lorsque nous avons le bonheur de les laisser bondir vers nous, notre conscience entre alors dans une formidable combustion et se lie d’une manière indissociable avec l’oeuvre déclencheuse, de par cette sorte de mariage spirituel que nous appelons « souvenir ». Quant aux œuvres gentillettes, leur passage dans notre esprit se dissout lentement dans l’océan de notre mémoire.

La grandeur se manifeste avec violence, mais cela ne signifie pas que celle-ci soit nécessairement porteuse de grandeur, au contraire : il arrive trop souvent que la violence soit instrumentalisée à titre de moyen d’amplifier artificiellement l’importance d’un événement quelconque. Tel est le cas de toute œuvre, pensée ou action dotée d’un caractère dit tapageur. Songeons par exemple au film The Passion of the Christ de Mel Gibson, dont la violence inouïe masque une totale absence de perspective originale sur la vie du Christ. Il y aurait aussi une quantité astronomique d’exemples à tirer de la musique pop. Mais on peut se convaincre d’une manière encore plus efficace de ce que j’avance en considérant la vacuité du tapage que fait la guerre depuis l’aube des temps.

La violence n’a donc, au regard de la grandeur, qu’un caractère accidentel. C’est-à-dire que malgré la corrélation que l’on peut établir entre ces deux éléments, ils ne sont pas liés pour autant par une quelconque forme de causalité. Ainsi, pour revenir à l’un des exemples cités plus haut, ce n’est pas parce que le tableau de Judith décapitant Holopherne est violent qu’il est beau, mais bien plutôt parce qu’il manifeste un élan de vitalité tout à fait éclatant. Mais, s’objecteront quelques doucereux esprits scandalisés à la vue de la gorge ouverte du guerrier, comment un tableau qui représente un homme en train de se faire enlever la vie pourrait-il constituer une démonstration de vitalité ? C’est que leurs yeux superficiels seront restés aveugles à la figure poignante de Judith. Peinte d’un blanc qui rompt avec éclat les ténèbres enveloppant la demeure d’Holopherne, nous la voyons à la fois déterminée à accomplir sa mission et troublée par ce que celle-ci a de terrible – ce déchirement nous permettant de prendre la mesure du courage et de la foi dont la jeune femme doit faire preuve. Or, la violence du tableau, spectaculairement exprimée dans le geste meurtrier, secrètement évoquée dans le regard de Judith, est non seulement nécessaire au rendu adéquat du mythe, mais aussi à l’expression de la vitalité, de la ferveur qui anime l’héroïne et, par extension, de la ferveur qui anime tous ceux qui ont la foi. Pour autant, ce n’est pas cette violence qui constitue l’essentiel de l’œuvre, mais bien plutôt la ferveur qu’elle exprime. C’est elle qui donne à l’œuvre sa dimension métaphysique.

La violence est accidentelle à la beauté esthétique, de la même manière qu’elle est accidentelle à la profondeur de la pensée. Aussi serait-il plutôt inepte qu’un homme puisse prétendre atteindre à cette dernière au moyen d’une mortification systématique de sa personne. Tel est pourtant le cas en ce qui concerne une large part des idées qui ont marqué le cours de l’humanité, notamment celles qui sont issues de l’univers religieux ou qui, de manière générale, font la promotion de l’ascétisme. Encore qu’il faille sans doute s’entendre sur le sens à donner à ce mot. « Ascétisme » dérive du grec ancien askêtês, désignant celui « qui s’exerce ». Or, tout exercice de l’âme ne suppose pas forcément le recours à la mortification. Sont mortifiants les ascétismes qui opèrent sur la base d’une dissociation entre la voix du corps et celle de l’esprit, où il s’agit typiquement d’étouffer la première afin de parvenir à une illusoire élévation de la deuxième. Entendu de cette manière, l’ascétisme manifeste assurément une certaine complaisance à attribuer de la valeur à une violence auto-imposée.

St_Jérôme

On peut néanmoins fort bien s’imposer une discipline spirituelle, s’adonner à des exercices intérieurs qui n’impliquent pas une telle morbidité, mais qui au contraire relèvent d’un appel du corps. Car il est faux de prétendre, comme le font habituellement les tenants des disciplines ascétiques dissociatives, que le corps ne se manifeste qu’en une volonté unidimensionnelle de se donner du plaisir ou d’accéder au point le plus immédiat de son auto-conservation : il est aussi un appétit à traverser des épreuves, à s’imposer des exigences. Telle est, du reste, la façon dont j’interprète l’appel de Bergson à ce que le penseur ose se faire violence, ou alors le goût nietzschéen pour le piquant et le mordant. En fait, de manière générale, telle est la façon dont j’interprète ce en quoi consiste l’essence de la discipline philosophique : à savoir un travail consistant à formuler et à disposer, au sein de l’existence, des exigences vitales. Cela suppose d’apprendre à laisser s’exprimer en soi une certaine impétuosité sensitive et réflexive.

Non, vraiment: j’aime la violence… mais seulement par accident.

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3 réflexions sur “La philo qui fait boum

  1. J’avais commencé à lire « une histoire de la violence » et j’ai laissé tomber, énervé… Le titre était trompeur, cela aurait dû être « une histoire des crimes de sang ». Je voulais donc réfléchir à ce sujet… mais j’associais la violence au fait d’imposer quelque chose par la force et à la révolte qui en résulte. Peut-être est-ce le cas de Caravage. Dans ce cas, la violence qu’il retranscrit ne serait pas accidentelle, mais nécessaire. C’est elle qui a guidé son imagination, pas son talent. Est-ce que d’une certaine façon vous ne cherchez pas à montrer la violence comme étant une nécessité? Ce qui revient à se demander si la violence peut-être accidentelle. Qu’un chien vous attaque et vous morde, c’est un accident. Est-ce violent? Une fois guéri, votre réaction de rechercher et d’abattre ce chien stupide, n’est pas accidentelle. Est-ce violent?
    Je vous remercie de ce « post » qui me donne à réfléchir.

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  2. Vous dites que la violence correspond au fait d’imposer quelque chose par la force ainsi qu’à la révolte qui en résulte, mais il me semble que le fait d’opposer une résistance à ce qui cherche à s’imposer à nous est suffisant pour que l’on parle de violence. Par exemple, la sournoiserie de la violence psychologique suscite toujours une résistance chez celui qui la subit, mais non pas forcément une révolte, cela en raison du fait qu’elle suppose une dissimulation ou un caractère diffus qui n’offre pas d’objet à une éventuelle révolte. Nous pourrions dire que la résistance de la victime s’exprime alors sous forme de malaise.

    Si l’œuvre peut parfois avoir une teneur carrément révoltante, elle fonctionne le plus souvent d’une manière absolument sournoise. Notre être, lubrifié par les expédients séducteurs de l’œuvre, est pénétré par celle-ci et nous sommes peu à peu envahis par ce malaise obsessif que nous connaissons tous. Par exemple, il arrive souvent en philosophie que nous tombons sur une proposition qui s’inscrit dans nos pensées et les chamboule. Nous la retournons alors de toutes les façons afin de nous donner quelque intelligibilité quant à ce chamboulement. Le spectateur de ces circonvolutions s’exclame : mais pourquoi donc se donner tout ce mal? Mais il s’agit précisément de conjurer un mal, de même que le spectacle de ces circonvolutions est l’expression d’un malaise : celui d’une pensée qui s’est perdue pendant un moment, et qui a besoin de se retrouver.

    Or, il est bon de se perdre, il est bon de souffrir de s’être perdu, comme il est bon de se faire imposer cette déréliction. Cette violence-là est certainement nécessaire. Mais toutes les violences ne sont pas nécessaires. Il serait stupide de l’affirmer n’est-ce pas?

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    1. Je suis d’accord avec votre premier paragraphe.

      Pour le reste, prenons l’exemple de l’esclave dans l’antiquité. Il y a des maîtres qui imposent par la force la soumission des esclaves. Après quelques siècles cela rentre dans les habitus de la société, l’esclave a appris à être esclave, le maître à être maître. Le maître peut se passer du fouet et l’esclave de résister. Un observateur (par exemple l’un de nous, qui regarde cela avec 2000 ans de recul) pourrait dire que le maître fait violence à l’esclave en le privant de sa liberté, alors que chacun agit selon ce qu’il sait faire, dans le cadre que la société lui donne. Est-ce qu’il y a violence? Oui, car l’esclave est privé de liberté parce qu’il vit avec son maître… qui lui rappelle en permanence par son comportement que son esclavage lui ait imposé. C’est pourquoi les maîtres doivent faire perdurer d’une façon ou d’une autre le fait que l’esclavage s’impose, mais aussi qu’ils doivent réprimer les éventuelles résistances ou révoltes de ceux qui ne s’y soumettent pas. La répression est alors nécessaire, car la supprimer ne va pas abolir l’esclavage… C’est peut-être plus clair si nous transposons cela dans nos démocraties. Les crimes sont rarement accidentels et ils sont réprimés par la justice. En supprimant la justice, nous ne supprimons pas le « crime ». En disant que la justice est nécessaire, nous disons que la violence est nécessaire, pas celle de la justice, mais celle qui fait que le crime et la justice existent.

      En tant qu’individu, nous sommes confrontés à des violences accidentelles (humaines ou pas). Est-ce qu’elles sont nécessaires? Nous pourrions dire que oui dans le sens où il est difficile d’y échapper. Mais elles ne le sont pas dans le sens où nous ne pouvons que les subir. Nous sommes également confrontés à une violence « rendue nécessaire ». Et là, nous avons un paradoxe. Nous sommes contraints de la considérer comme nécessaire, car nous devons apprendre à nous y « frotter » puisque nous ne savons pas la faire disparaître. Mais dans le même temps, cette violence n’est peut-être pas plus nécessaire que ne l’était celle liée à l’esclavage, en supposant qu’il n’existe pas sous d’autres formes, apparemment moins violentes. C’est pourquoi je mets en doute le fait qu’une violence puisse être nécessaire.

      L’exemple que vous prenez sur une proposition qui chamboule nos pensées, comme en quelque sorte ce texte que vous avez écrit et qui me fait douter de ce que je viens de dire, est-ce de la violence? De même que prendre sa voiture pour aller à un endroit et se tromper de route, est-ce de la violence? Et si oui, n’est-elle pas simplement accidentelle? Quant à l’exemple de l’œuvre, il s’agit bien de violence, le peintre s’adressait bien à nous, mais est-ce qu’il nous faisait violence? Lorsque nous regardons à la télévision (ou au cinéma) des gens souffrir pour une raison quelconque, est-ce que cela nous fait violence?

      Si la réponse à ces question est oui, effectivement, nous pouvons dire que certaines violences sont nécessaires. Il faudra que j’y réfléchisse encore.

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