Qui n’a jamais eu, en conduisant sa voiture, le fantasme inavouable d’appuyer à fond sur l’accélérateur afin d’écrabouiller quelque piéton ou cycliste indiscipliné ? D’amasser quelques « points » en débarrassant la route de ces éléments nuisibles ? De se donner une bonne petite dose d’ultraviolence, comme le fait Alex DeLarge – le charmant protagoniste de A Clockwork Orange – à bord de sa Durango 75. De fait, je suis convaincu, ou plutôt je sais que cela arrive même aux natures les plus douces, les plus pacifiques et les plus bienveillantes qui soient. C’est qu’il s’agit d’un phénomène qui ne découle pas d’une quelconque forme de sociopathie ou de psychopathie mais qui est plutôt inhérent au traitement que le monde de technique et de technologie qui nous entoure fait subir au corps humain. Un traitement auquel, il faut le dire, nous nous soumettons volontiers.

Déjà, dans les années 1940, alors que le quotidien de l’homme occidental moyen ne comptait pas le dixième de l’arsenal technologique que compte le quotidien d’aujourd’hui, le philosophe allemand Theodor W. Adorno remarquait que « dans les mouvements que les machines exigent de ceux qui les font marcher, il y a déjà la brusquerie, l’insistance saccadée et la violence qui caractérisent les brutalités fascistes » (cf. Minima Moralia). Rien de moins. Il est vrai que l’un des propres de la machine ou de l’appareil technique est de séparer l’homme de son objet, et par conséquent d’émousser la sensibilité de ce dernier, sans parler de son esprit. On peut bien sûr songer ici à la manière dont les drones, qui dispensent l’homme de sa présence sur les lieux de son action, font du meurtre d’un être humain un acte détaché, purement technique. Mais la remarque d’Adorno vise aussi et surtout des réalités beaucoup plus terre-à-terre de la vie : la façon par exemple dont l’automatisation des portes – par ces mécanismes qui les ouvrent et les ferment sans que l’homme n’ait à déployer pour cela le moindre effort – tend à éliminer la déférence, la pudeur, la réserve qui emplissaient autrefois les gens pendant qu’ils exécutaient le petit rituel de leur arrivée dans un lieu quelconque. Exposé de manière répétée à cette automatisation, l’individu en vient plutôt à assimiler la porte elle-même et par suite l’espace sur lequel elle ouvre à une extension de sa propre volonté, le conditionnant potentiellement à cette attitude narcissique qui est le propre de notre époque.

Le même genre de phénomène se produit dans le cas de l’automobile, qui modifie d’une manière aussi profonde qu’imperceptible le rapport que nous entretenons avec la ville, les paysages, les marcheurs ou les cyclistes. Et là, je ne parle même pas des changements qui ont été entraînés par l’aménagement des villes en fonction du règne de l’automobile, mais bien de l’effet de la conduite sur les automobilistes. Comme dans le cas du drone ou de la porte automatisée, l’automobile s’insère en qualité de médium aliénant entre l’homme en déplacement et le monde qui l’entoure.

La motricité si fine de notre anatomie doit d’abord s’abaisser à entrer dans la valse grossière du contrôle des pédales, du volant et des multiples boutons-pressoirs du tableau de bord. Au signal approprié, pousser du pied, faire pivoter la main, tirer un levier, enfoncer un bouton, relâcher le pied, relâcher la main, tirer un autre levier… C’est une chorégraphie comparable en tous points aux tests d’aptitudes motrices auxquels les primatologues soumettent par exemple les chimpanzés. Ensuite, l’esprit du conducteur doit se laisser emporter par le ballet infantile de la signalisation routière : du départ jusqu’à l’arrivée, il ne vit alors qu’au rythme de la succession des formes et des couleurs qui lui épargnent en bonne partie la nécessité de réfléchir à sa conduite. Si en plus il doit se rajouter à toutes ces navrantes circonstances l’inepte fond sonore de la radio grand public – cet étouffoir de la pensée, alors notre portrait de l’homme au volant constitue le prototype du parfait zombi. Mais revenons quelque peu en arrière et tâchons de voir comment nous en sommes arrivés à cet état macabre.

Dans le monde des hommes, une technologie performante est une technologie qui s’efface, qui rend sa propre présence imperceptible. Tel est le critère. Le meilleur ordinateur est celui qui permet à l’usager de s’abandonner complètement dans la virtualité informatique. La meilleure porte automatisée est celle dont on oublie qu’elle s’ouvre. Le meilleur drone est celui qui abolit la distance entre l’homme et sa cible. De la même façon, la meilleure voiture est celle qui disparaît des mains de son conducteur. En tout et pour tout, nous pouvons dire que la technologie humaine évolue dans cette direction où s’étiole toujours un peu plus la dialectique qui s’instaure naturellement entre l’homme et ses outils ou ses machines. Lorsque ces dernières n’étaient encore que d’imparfaits tas de ferraille, les hommes devaient alors s’impliquer activement dans le processus de leur utilisation, de leur entretien, voire de leur réparation. Ses facultés étaient sollicitées d’une manière dont on n’a plus aucune idée aujourd’hui – du moins pour la plupart d’entre nous. C’est que l’imperfection de ces tas de ferraille faisait en sorte qu’ils rappelaient constamment leur présence à ceux qui en faisaient usage. Or, une chose présente est une chose avec laquelle il faut nécessairement apprendre à vivre. Et apprendre à vivre avec une chose est une tâche en vue de laquelle une certaine intelligence doit forcément être déployée. Mais une fois que la machine atteint ce point de perfection où elle commence à s’effacer, alors l’homme sombre lentement dans un état de passivité, de dépendance et d’infantilisation. La dialectique homme-machine dont je parlais en est réduite aux opérations les plus basiques – lorsqu’elle ne passe pas carrément à un stade préconscient.

La machine parfaite s’efface donc mais simultanément, l’homme se trouve en quelque sorte absorbée par celle-ci. En proie à l’illusion de ne faire qu’un avec la machine, la vivacité humaine – qualité universelle de l’espèce – se pétrifie lentement sous la forme lénifiée de la monotonie machinique. L’esprit adopte à son insu les modes d’évaluation qui sont propres aux appareils techniques: c’est-à-dire le règne du booléen, de l’information dénuée de saveur, d’odeur et de goût. Le piéton n’est plus tout à fait un piéton, et le cycliste n’est plus tout à fait un cycliste: ce sont des données parmi les données qui entrent en ligne de compte dans la gestion de la conduite, derniers obstacles sur la voie de l’identification parfaite de la volonté humaine au grondement de la machine.

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Il faut se rendre à l’évidence : la coquille d’acier, de plastique, de verre, de mécanismes et de gadgets divers qui nous entoure lorsque nous roulons en voiture nous rend foncièrement idiots. Considérant ceci, quoi d’étonnant à ce que l’automobiliste moyen accumule en ses profondeurs un impressionnant pécule de haine risquant de se manifester dans les pires cas par des effusions de rage au volant, et dans les meilleurs cas par l’émergence d’un univers fantasmatique conscient ou refoulé, dans lequel les piétons paient le gros prix. Ce trouble, cet émoi imbécile, cette agitation idiote, c’est ce qui filtre jusqu’à la surface pendant qu’au sous-sol, la merveille humaine se précipite sur les murs capitonnés de sa chambre d’aliéné.

Flairant la bonne affaire – non sans raison, certains concepteurs de jeux vidéo ont d’ailleurs donné vie à cet univers fantasmatique. C’est le cas du célèbre Grand Theft Auto dans lequel le joueur peut, au travers des diverses missions de gangstérisme qui lui sont confiées, se donner le loisir d’écraser les gens qui se trouvent sur son chemin, de foncer droit dans les autres voitures, de sortir de son véhicule et de détruire tout ce qui bouge aux alentours, au moyen d’armes de tous acabits. Quant au classique Carmageddon, il fait de tels carnages l’objectif même du jeu : plus le carnage est sanguinolent, plus le joueur amasse de points. Quiconque s’est déjà adonné à ces petits plaisirs coupables – ou pas coupables du tout – sait à quel point il peut s’agir d’un exutoire des plus savoureux.

Loin de moi l’idée de servir une moraline complaisante aux individus qui s’adonnent à ces effusions virtuelles d’ultraviolence (l’humble auteur de ces lignes n’en a-t-il pas été lui-même, en son temps ?). Ils ne font que suivre l’appel de leurs forces propres qui sont étouffées par le progrès de la technique et de la technologie de leur société d’accueil. Je me bornerai à observer que ces jeux conditionnent l’individu à développer un rapport à ses forces étouffées que l’on peut certainement qualifier d’infantile. La propension de l’individu à se révolter face à cette situation afin d’en venir à la dépasser, à réinstaurer une dialectique adulte et virile entre ces forces et la réalité qui les écrase s’en trouve amoindrie. Et ainsi, il risque de continuer longtemps à mener docilement sa voiture au travers des conditions aliénantes de la circulation moderne, pendant qu’en son for intérieur, un véritable carmageddon fait rage.

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4 réflexions sur “Carmageddon !

  1. Cela part dans tous les sens :-)… et je n’ai jamais eu la pensée d’écraser un piéton, bien que j’en ai eu d’autres, comme d’emboutir la voiture qui me précédait.

    L’homme invente des outils, une automobile, parce qu’il sait déjà anticiper quelque chose, comme de voyager. Il peut les utiliser pour faire des choses qu’il sait déjà faire, éliminer un ennemi en l’écrasant plutôt que d’utiliser un révolver. L’outil va le conduire à en créer d’autres, ce qui peut mener à une société où nous ne savons plus nous en passer ; comme nous pouvons voyager rapidement, tout ce que nous faisons pourra être éloigné. Nous pouvons nous révolter contre l’outil, parce qu’il tombe en panne ou ne fait pas tout à fait ce pour quoi il est fait, voire contre celui qui l’a fabriqué. Par ailleurs, nous ne connaissons pas nécessairement tous les problèmes qu’il peut générer, « les arbres qui traversent la route » parce qu’eux ne se sont pas adaptés. Donc, bien sûr les comportements humains vont changer, « so what » ?

    Prenons le cas des drones, l’homme a inventé la guerre, c’est bien pour massacrer des gens ? Lorsqu’il s’agissait des armées napoléoniennes, les soldats en étaient conscients (https://www.youtube.com/watch?v=nNvyjJUgKss), et savaient qu’il était préférable d’être général plutôt que troufion, mais s’ils se posaient la question, ils ne survivaient pas. Aujourd’hui, le troufion n’a plus besoin de se poser la question. Il n’y a pas plus de gens à massacrer qu’avant, nous pouvons le faire différemment, et la différence est que ceux qui ont des états d’âmes survivent et peuvent en parler.

    Est-ce qu’il y a un rapport entre la révolte et le fait qu’elle puisse se diriger vers n’importe qui, des piétons anonymes ? C’est ce que nous constatons en Europe, des gens se font sauter avec des bombes (ou foncent dans les foules avec des camions, et nous avons même le cas d’un pilote d’avion qui s’est suicidé tuant ses 300 passagers) en ayant comme objectif de tuer le maximum de gens. Nous mettons cela sur le dos des idéologies, alors qu’il s’agit soit d’une guerre (et c’est de la guérilla), soit d’une révolte contre la société qui les rejettent. C’est déjà ce qui se passait lors de la seconde guerre mondiale. Est-ce qu’il peut en découler des jeux vidéos ? Peut-être, je ne sais pas pourquoi ils existent. Mais je dirais plus pour apprendre que comme défouloir. Apprendre à tuer, avec une mitrailleuse dans les école ? Je ne sais pas. Mais c’est ce que nous savons faire, le jeu vidéo ne nous apprend rien de nouveau.

    Je crois donc que le problème soulevé n’est pas celui là, mais plutôt la vitesse à laquelle cela se produit. Et cette vitesse est liée au fait que tout cela est imposé. L’automobile ne s’est pas développée aussi vite pour répondre à une demande, mais en incitant les gens à les acheter et à les utiliser, indépendamment de ce qu’il pouvait advenir. Si nous prenons un individu lambda à un temps t1, disons où nous faisions la guerre sans drone et à une époque de paix, c’est-à-dire où les guerres étaient éloignées de chez lui, il va s’adapter à une société qui va évoluer à un rythme qui le conduira à être inadapté au temps t2. Il va soit l’ignorer, parce qu’il ne s’en rendra pas compte et en souffrira inconsciemment, soit étudier la situation et cherchait à savoir ce qu’il va advenir de lui. Il va donc chercher à anticiper ce que va devenir la société conquise par ceux qui ont l’âge qu’il avait à l’instant t1, qui eux sont adaptés (cela ne les choque pas). Tout d’abord, il ne le peut pas (c’est le particulier), il ne peut avoir que des opinions, mais ce qui l’intéresse en faisant cela, c’est l’instant t3 où se cumuleront les problèmes non anticipés de l’instant t1 et de l’instant t2.

    Je ne pense pas que nous puissions savoir si la société actuelle est bien ou mal. Je postule donc que le problème n’est pas le fait que les outils changent les comportements humains, bien que ce soit vrai, mais que comme ils sont imposés à un rythme délirant, nous n’avons pas le temps d’évaluer l’impact sur les êtres humains. Pour le dire autrement, le rythme d’évolution des espèces (dont l’espèce humaine) est de l’ordre du million d’années, alors que celui de l’homme, il y a encore quelques siècles, était de l’ordre du millier d’années, ce qui en faisait déjà un prédateur redoutable. Depuis un siècle, c’est de l’ordre de la vingtaine d’années, un individu lambda ne peut plus s’adapter au cours de sa vie (il le découvre parfois, mais plus généralement subit les conséquences de choses qui auraient pu lui paraître comme étant un progrès), et les autres espèces disparaissent à un rythme inimaginable. Aujourd’hui, ce n’est guère plus rapide, mais le volume des changements devient exponentiel, et les problèmes provenant de ceux des années précédentes de plus en plus conséquent. Et nous n’avons aucune solution. Il est donc probable que cela ne dure pas très longtemps avant que l’espèce humaine, ou tout moins la civilisation occidentale, ne disparaisse. C’est ce que suppose Hawking bien que ce ne soit que son opinion, et que sa solution soit de faire la même chose sur une autre planète.

    La question qui se pose est pourquoi ? Puisque l’homme de t1 était adapté, celui de t2 aurait été adapté au monde de t1, il n’était pas utile d’aller si vite. Je viens de découvrir un autre Dieu, qui n’est pas l’Être, mais l’Avoir. Peut-être que la réponse est l’Avoir, nous voulons avoir, mais nous ne savons plus pourquoi.

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  2. Ça part dans tous les sens, oui!
    Je n’affirme certainement pas que le progrès technique ou que notre société soit quelque chose de mal. Je constate un phénomène, c’est tout. Je ne suis pas anti-progrès. J’ai une voiture et je ne m’en passerais pas. Mais je vois qu’elle me rend un peu con et que la voiture des autres les rend aussi un peu cons.
    Est-ce que c’est la vitesse d’évolution qui est le problème réel? En fait, c’est dans la nature même de la chose : les outils évoluent plus vite que le corps et que l’esprit. Cela fait partie de la nature même du progrès technique. C’est un peu l’intérêt de faire de la recherche : ne pas avoir le malheur d’attendre l’évolution du corps.

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    1. Il y a un livre que j’ai beaucoup aimé; c’est « Pourquoi j’ai mangé mon père »… Ernest, le pithécanthrope héros du livre, invente plein de choses et « Oncle Vania » répond toujours « back to the trees ». A chaque nouvelle invention s’ensuit des catastrophes… Déjà, l’invention du « feu » rendait donc un « peu con »…

      Oncle Vania est celui qui nous met en garde. Après un siècle, nous constatons que l’automobile est une idée catastrophique. Mais, la société a évolué de telle sorte que nous ne pouvons plus nous en passer… Ce n’est pas le progrès qui est bien ou mal, nous n’en savons rien, mais que nous ayons laisser pour compte Oncle Vania, nous ne l’avons pas laissé vivre dans les arbres. Il en résulte que nous ne pouvons plus faire machine arrière, le rejoindre au cas où il aurait eu raison. C’est pour cela que nous allons trop vite, ceux qui ne s’adaptent pas, sont peut-être ceux qui ont raison.

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